à propos.

faire l’expérience de sa propre finitude.

« Au milieu de l’hiver,
j’ai découvert en moi un invincible été. »
— Albert Camus.

Septembre 2012. Je travaille pour une scène nationale en qualité de secrétaire générale depuis près de deux ans. Je suis cadre de direction, je ne compte pas mes heures et passe ma vie au travail. Plus largement, depuis que j’ai quitté les bancs de l’université, mon travail est ma vie. Alors, je me fais la promesse de trouver une activité compatible avec mes rares disponibilités et rencontre une pratique de yoga qui m’enthousiasme et m’assure un petit temps à moi.

Mais « la vie, c’est comme une boîte de chocolats : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ! » Septembre 2014, brutalement, âgée de 34 ans, je fais un AVC et suis hospitalisée en urgence ; pronostic vital engagé. Commence un long parcours du combattant où s’enchevêtrent, sur un an et demi, les conséquences directes de cet accident dans un effet boule de neige.

« Certaines personnes se tournent vers le yoga après une séparation ou un deuil » 1. L’idée fait écho en moi aux paroles de Marie qui, en rémission d’un cancer du sein, témoignait avoir trouvé dans l’auriculothérapie un peu de douceur pour contrecarrer la violence sous-jacente à la chimiothérapie. Voilà ! Il y a un peu de cela : je me tourne autrement vers le yoga à la suite de cet AVC.

Avidya-asmita-raga-dvesa-abhinivesah klesah.
« Les causes de souffrance sont l’aveuglement, le sentiment de l’ego, le désir de prendre, le refus d’accepter, l’attachement à la vie. »
—  Yogas Sutras de Patanjali (II.3)


La concomitance de la survenue d’un accident grave et le début d’une pratique du yoga peut paraître fortuite. Toujours est-il que cette simultanéité est assurément salvatrice dans cette nouvelle réalité qui s’imposait subitement à moi. Elle m’offre la possibilité d’échapper à la figure de « cette-jeune-femme-qui-a-fait-un-AVC » à laquelle j’ai le sentiment d’être réduite ; et de m’extraire ponctuellement de cet univers mortifère dans lequel j’ai la sensation d’être enfermée.

C’est ainsi que, de manière violente et prématurée, je fais l’expérience de ma propre finitude. Une expérience vertigineuse et absolue qui confond une peur profonde — relevant à la fois du primitif que je porte en moi et de la petite fille qui m’habite—, et l’effroyable croyance que ce terrible effroi ne pourra jamais être raisonné. Une traumatisante expérience de abhinivesah, la peur de la mort autrement définie par « l’attachement à la vie » ; dernier des cinq « kleshas » (causes de souffrance) que pointe les « Yoga-Sutras de Patanjali » et dont l’Humain doit se libérer.

Et comme le commente Françoise Mazet : « Savoir que l’on va mourir un jour parce que l’on est mortel et l’accepter dans sa tête n’empêche pas la pulsion de vie de se manifester, quelque fois avec la violence de l’instinct animal. »2

d’une sorte de gymnastique suédoise…

Avant l’accident, je me suis tournée vers le yoga pour les bienfaits dont on parle en termes de relaxation, et avant tout, une dimension physique qui me séduisait.

Je n’ai pas spontanément saisi l’évidence ; c’est une sorte de réminiscence qui a fait resurgir à ma conscience mes premières activités physiques de petite fille ; principalement la gymnastique pour laquelle je m’étais passionnée.
Je reconnaissais dans certaines postures de yoga des figures de gymnastique que je pratiquais enfant. Et derrière cela, je retrouvais cette savoureuse madeleine de Proust : ce goût pour une discipline qui m’amène à maîtriser une figure à force de pratique, travaillant la maîtrise de ce petit corps, amplifiant sa souplesse et affinant ses gestes.

Rien de bien étonnant d’ailleurs. Dans « Yoga body« , Mark Sigleton souligne « l’influence des gymnastiques scandinaves sur le yoga tel qu’on le pratique aujourd’hui.« 2

« [Mark Singleton] rappelle comment la gymnastique suédoise est en effet devenue la base de l’entraînement militaire en Europe et notamment chez les Britanniques. Avant d’être exportée en Inde dans les écoles militaires. Cette pratique plus proche de l’aérobic était tellement populaire dans les années 1930 qu’elle est devenue la forme d’exercice la plus pratiquée en Inde. »
— Marie Kock.

… à quelque chose de beaucoup plus grand.

Dans le début de cette deuxième vie, très clairement, la discipline évolue radicalement sous mes yeux d’une simple « discipline du corps ; une sorte de gymnastique suédoise »3 vers « un chemin de vie éclairé par le contentement, où notre force est au service de l’acceptation, où le lâcher-prise devient force »4 sur lequel il me fallait m’engager.
À l’issue de presque deux années de cette première transformation, mon engagement sur ce chemin s’est traduit très concrètement par mon inscription à l’École Française de Yoga de l’Est.


La diversité des formes et pratiques (hatha yoga, yoga nidra, ashtanga yoga, yoga du son, yoga de l’énergie,…), des intervenant.e.s (Giorgio Cammarata, Frédéric Ludwig, Nicole Frentz, Nathalie Moitessier Favaro, Sandrine Guittienne, Jean-Marc Degeorges, Isabelle Poirot,…) et des dimensions abordées (postures, méditation, relaxation, mantras, mudras…) me comblent et m’amènent à saisir que la voie du yoga est riche et multiple. J’entrevoyais la face cachée de cette lune ; une complexité que je n’avais pas soupçonnée un instant…

Bien au-delà des bénéfices physiques et postures acrobatiques auxquels elle est trop souvent réduite, la pratique du yoga conduit à un état de conscience modifié.
Chaque fois que j’y reviens, un espace infini dans un temps suspendu s’ouvre en moi et me permet de faire l’expérience de quelque chose de beaucoup plus grand.

« Nous sommes faits de poussières d’étoiles », rappelait Hubert Reeves ; en même temps que nous portons en nous tout le cosmos. 

trajectoire.

parcours. références. — cliquer ici

  1. – Mark Kan, Sri Dharma Mittra « Le guide complet du Yoga ; un manuel structuré pour un savoir-faire professionnel », Éditions Le Courrier du Livre, 2014, page 240. ↩︎
  2. Marie Kock, « Yoga, une histoire-monde : de Bikram aux Beatles, du LSD à la quête de soi : le récit d’une conquête.« , Éditions La Découverte, 2019, page 58. ↩︎
  3. Propos de François Chenet extraits de « Les Chemins de la connaissance / Philosophies indiennes (4/4) : Le yoga, une discipline de l’esprit ? », France Culture, 19 décembre 2013.
    ↩︎
  4. Evelyne Sanier-Torre, à propos du Yoga Sutra II.46. Sthira sukham âsanam, extrait de « Yoga Sutra : au fil des mots… », Collège national du yoga, https://collegeyoga.fr ↩︎