hommage à Jean-Loup

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Jean-Loup Thiry, professeur de yoga reconnu sur Nancy, doyen de l’Atelier du passage bleu, s’est éteint dimanche dans un dernier souffle de vie, une dernière expiration à l’âge de 93 ans. Une cérémonie lui sera rendue demain, jeudi 30 octobre, à 11h à l’église Saint Léon (Nancy).

Jean-Loup enseignait le yoga depuis 1976, presque 50 ans, et faisait encore séance à l’Atelier du passage bleu le mois dernier.
Cet ancien militaire avait suivi de nombreux stages auprès de professeurs français, indiens, anglais et américains et enseigné à l’Ecole Française de yoga de Lyon (EFYARA) et de Metz (EFY Est), où je me suis formée.
Fidèle aux enseignements de Daniel Odier et Eric Baret qu’il avait suivi, Jean-Loup s’intéressait particulièrement au Yoga du Cachemire.

J’ai pratiqué auprès de lui deux années durant à l’Atelier du passage bleu et garderai de cet être le souvenir d’un homme vêtu en treillis et tee-shirt couleur sable, modeste, touchant, joyeux et généreux. Témoignant de son souci de rendre le yoga accessible au plus grand nombre, Jean-Loup proposait des tarifs des plus abordables (4€ la séance pour les étudiants et demandeurs d’emploi).
Dans cette même volonté de partage, à l’issue de chacune de ses séances, il en distribuait le schéma et l’accompagnait toujours, à son verso ou sur feuille libre, d’un texte inspirant. Quelques exemples ci-dessous.
C’est assurément lui qui m’a transmis ce souci de diffuser systématiquement des supports aux personnes qui pratiquent auprès de moi ; fiches relatives à des séquences, concepts, mudras, mantras, figures divines, représentations artistiques, etc. abordés en séance.

Jean-Loup Thiry vient de « disparaître », comme on peut le dire avec pudeur.
Cesser d’être visible au monde matériel, de se manifester à notre perception. Une étrange formule qui semble nous rapprocher du monde de la magie, perçue comme un pont dressé entre le visible et l’invisible.
« Disparaître comme par magie » ; magie ni blanche ni noire mais naturelle. Comme si la vie nous jouait un tour en manipulant notre perception.

« Où va donc se rendre cette multitude infinie de créatures qui disparaissent tous les jours à nos yeux ? 
Où sont nos amis, nos proches, nos maîtres, nos sujets qui nous ont précédés ; et quelle est leur destinée dans la région éternelle des morts ?
Que serons-nous un jour nous-mêmes ? »1

Voilà un grand mystère : le mystère de la vie. Une question irrésolue qui traverse les âges puisque, de tout temps, le mystère et l’inconnu ont fasciné l’humanité. « Mystère de l’âme, […] de l’au-delà, de la destinée, de la mort, de l’univers ; mystère impénétrable, inaccessible, incompréhensible, ineffable, inexplicable ; grand, profond mystère. »2

Jean Chevalier et Alain Gheerbrant soulignent que « le mystère de la mort est traditionnellement ressenti comme angoissant et figuré sous des traits effrayants. C’est, poussé à son maximum, la résistance au changement et à une forme d’existence inconnue, plutôt que la crainte d’une résorption dans le néant. »3
Rappelons que les Yogas sutras de Patanjali pointent cinq kleshas : cinq causes de souffrance, cinq modalités de l’état émotionnel dont l’Humain doit se libérer.
La peur de la mort, abhinivesah, autrement définit par l’attachement à la vie, en est le dernier.

(II.3) Avidya-asmita-raga-dvesa-abhinivesah klesah.
« Les causes de souffrance sont l’aveuglement, le sentiment de l’ego, le désir de prendre, le refus d’accepter, l’attachement à la vie. »4

(II.11) Dhyana-heyas tad-vrittayah.
« Les perturbations mentales qu’elles entraînent peuvent être éliminées par la méditation. »

(II.16) Heyam duhkham an-agatam.
« La douleur à venir peut être évitée. »

Françoise Mazet de commenter : « Après avoir décrit le drame de la condition humaine, Patanjali, nous redonne l’espoir. Nous ne pouvons plus rien sur le passé. L’action se fait au présent. Si nous agissons avec une attitude mentale conforme à Vaïrāgya, le lâcher-prise, sans vouloir prendre, obtenir pour soi, nos actes ne sèmeront pas de graines susceptibles de faire éclore plus tard de la souffrance. Seul le présent est le lieu d’expérimentation du lâcher-prise. »

Pour se soustraire à la peur de la mort, la sagesse de cette première codification du yoga nous invite à travailler l’acceptation (Santosha), le lâcher-prise (Vaïrāgya) et cultiver l’instant présent, qui seul existe. Elle rejoint le carpe diem porté par les épicuriens de l’Antiquité et Ronsard, qui nous ramène à l’essentiel : cette importance de vivre, sans pourquoi, dans l’instant présent.

On me dit aujourd’hui que Jean-Loup avait organisé avec soin son départ, auprès de ses élèves notamment ; qu’il était prêt et est parti sereinement.
Je nourris l’idée que le long cheminement qu’a parcouru Jean-Loup sur plus de cinquante ans lui aura permis de se soustraire à abhinivesah, des souffrances qui lui sont liées, et partir en paix.

Paix à ton âme, Jean-Loup.


NB / Dans les différents textes que Jean-Loup a transmis en séance, cette réflexion de Sarah Marquis extraite d’ »Instincts« 6 résonne tout particulièrement aujourd’hui :

  1. Extrait de Jean-Baptiste Massillon, « Sermon sur le petit nombre des élus », Maison Malo Quirvane, 2019. ↩︎
  2. Extrait de « Mystère », Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales. ↩︎
  3. Extrait de Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, « Dictionnaire des symboles », Éditions Robert Laffont, 1997. ↩︎
  4. Extrait de « Yoga-Sutras de Patanjali », traduction du sanskrit et commentaires par Françoise Mazet, Éditions Albin Michel, Collection Spiritualités vivantes, 1991. ↩︎
  5. Extrait de Sarah Marquis, « Instincts », Éditions Pocket, 2017. ↩︎

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