brève histoire de l’endométriose #01

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Extrait de mon mémoire de fins d’études « Yoga, endométriose et pratiques thérapeutiques » », Diplôme universitaire Yoga & Santé, 2025.

histoire de l’endométriose à travers les âges

Le docteur Dr Erick Petit, radiologue spécialiste de l’endométriose, souligne qu’il « est tout à fait important de connaître l’histoire de cette maladie, pour mieux comprendre à quel point on a confondu l’hystérie avec l’endométriose. Puisque l’on a enfermé la douleur de la femme dans un imaginaire hypothétique, psychique, hystérique, en oubliant qu’il y avait derrière une organicité, une maladie organique réelle qui a été découverte certes tardivement, mais l’on paye aujourd’hui encore ces siècles et ces siècles de confusions. »1

La suspicion de premières traces d’existence de l’endométriose nous fait remonter à l’Egypte antique ; civilisation où des protections hygiéniques primitives faites de papyrus humidifié puis roulé étaient en usage et peut-être déjà, — spéculation ici d’historien.ne.s d’un tabou relatif à la menstruation.2 Cette hypothèse repose sur des archives historiques suggérant que des femmes égyptiennes souffraient déjà, il y a plus de 3000 ou 4000 ans, de douleurs menstruelles intenses, saignements anormaux et problèmes de fertilité ; symptômes que l’on rapproche de l’endométriose.

Du côté de la Grèce antique, le Corpus Hippocraticum (IIIème siècle av. n. è.), attribué au « père de la médecine » Hippocrate (-460 / -377), mentionne des symptômes de douleurs chez la femme reliés aux troubles du cycle menstruel et de la fertilité, posant ainsi l’organicité d’une maladie liée à l’utérus. Hippocrate décrit à l’époque l’utérus comme « un animal dans un animal » qui se déplacerait dans la cage thoracique de la femme et affecterait ses humeurs et sa santé. Reliée à un utérus que l’on pense vagabond, on pense alors que les symptôme seraient dus à ses mouvements
« Aux Ier et IIème siècles après J. C., Celse et Soranos décrivent plusieurs symptômes en lien avec de violentes contractions utérines, responsables de syncopes et de convulsions qui se produisent de façon répétée tout au long de la vie. Ces descriptions accréditent l’idée que la femme est sujette par nature à des crises hystériques — du grec hysteria qui désigne matrice ou utérus. »3
Pour sa part, le médecin grec Galien (129 – 201) entérine une corrélation troubles gynécologiques / troubles psychiques, ouvrant ainsi la porte à l’hystérie et une bien longue période de confusion et d’errance.

Âge obscur, pour la médecine également, le Moyen Âge (début Vème – fin XVème siècle) freine la découverte de l’anatomie réelle de cette maladie. « La confusion s’accentue entre endométriose et hystérie féminine, cette dernière étant attribuée à une possession démoniaque qui conduit les malheureuses au mieux à l’exorcisme ou l’exil, au pire à l’exécution pure et simple. »4
Si les menstruations sont appréhendées en tant que processus naturel du corps pour purger les toxines, « douleurs menstruelles et saignements abondants sont encore considérés comme des signes de faiblesse et de maladie chez les femmes. »5 « […] la médecine était largement influencée par les théories humorales6 de Galien et d’Hippocrate. Les symptômes de l’endométriose, tels que les douleurs pelviennes intenses et les menstruations abondantes, étaient souvent interprétés comme des déséquilibres humoraux ou comme des manifestations d’un esprit troublé. »7

Théorie des humeurs
« La théorie humorale considère que la santé de l’âme comme celle du corps réside dans l’équilibre des humeurs — sang, phlegme, bile jaune, bile noire — et des qualités physiques — chaud, froid, sec, humide — qui les accompagnent. […] Les différents tempéraments sanguin, flegmatique, colérique et mélancolique s’expliquent par la prédominance dans l’individu de l’une des quatre humeurs.»
(Encyclopédie Universalis)


Un article publié sur le site EndoYellow évoque qu’ « en guise de traitement, les femmes se voient alors attachées la tête en bas à une échelle et secouées pour “remettre leur utérus en place” ».8 Mais je ne trouve sur ce point aucune source, aucun fondement à ce véritable supplice.

Les médecins comprenant que la dissection de cadavres est la condition d’une compréhension du corps humain, la Renaissance (fin XIVème – XVIIème siècle) — époque de grande effervescence de la pensée, des arts et des sciences — rend possible l’émergence d’une approche organique de la maladie qui ne pourra malgré cela aboutir avant le XIXème siècle. « […] la redécouverte et la traduction de texte médicaux d’Avicenne (médecin perse, 980-1037) permettent de faire un pas en avant. Ce médecin, par sa pratique de la chirurgie et ses connaissances anatomiques, re-conceptualise la douleur comme étant d’origine organique. Pendant la même période Léonard de Vinci fait de la douleur, une sensation transmise par le système nerveux. »9

Ceci étant, l’entrée dans les Temps modernes (1498-1789) marque une ère mortifère. Le déploiement progressif de la figure du médecin écarte guérisseuses et accoucheuses du paysage de la santé féminine, la chape religieuse est à son paroxysme et la croyance populaire regorge de superstitions. « Œuvre de deux inquisiteurs, […] publié en 1487, qui a pu être comparé à Mein Kampf d’Adolf Hitler »10, Le marteau des sorcières (Malleus Maleficarum) fait rage, réédité à trente-quatre reprises entre 1487 et 1693 — période principale de la chasse aux sorcières.

De toute la féconde littérature qui a soutenu cette vaste illusion, ce manuel démonologique reste le plus diabolique en ce qu’il développe la théorie de l’hérésie de la sorcellerie en code rigide et s’établit comme référentiel pendant près de 300 ans. Et c’est au démon et à la sorcellerie que ces troubles féminins sont associés11 ; on parle ainsi du « Mal du diable« .12 Les femmes atteintes d’endométriose sont tantôt exilées, tantôt exorcisées voire exécutées. « À l’exception de l’enfantement, on a tendance à minimiser les douleurs des femmes, plus prompts à se plaindre. La douleur est toujours vue par l’Église comme une épreuve afin d’atteindre la vie éternelle et c’est de la sorcellerie que de vouloir l’atténuer. »13

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brève histoire de l’endométriose #02 :
hystérie & endométriose ; une histoire méconnue.

NOTES

  1. Propos du Dr Erick Petit, radiologue spécialiste de l’endométriose, recueillis dans « Une histoire de l’endométriose », Lyv. ↩︎
  2. Ces protections hygiéniques primitives sont datées de 1550 avant notre ère commune, « En Égypte ancienne, le papyrus, une plante semblable à de l’herbe, était utilisé une fois ramolli pour absorber le sang menstruel, comme un tampon primitif. Il s’agit du plus ancien témoignage historique de la gestion des règles, mais aussi de l’un des plus rares dont nous ayons connaissance, peut-être parce que la menstruation a longtemps été un sujet tabou. »
    Extrait de Jude Coleman, « Égypte antique : le papyrus servait aussi de protection hygiénique », 2023, https://www.nationalgeographic.fr ↩︎
  3. Extrait de Delphine Lhuillery, Erick Petit, Eric Sauvanet, « Tout sur l’endométriose: Soulager la douleur soigner la maladie », Éditions Odile Jacob, 2014. ↩︎
  4. Extrait de Delphine Lhuillery, Erick Petit, Eric Sauvanet, « Tout sur l’endométriose: Soulager la douleur soigner la maladie », Éditions Odile Jacob, 2014. ↩︎
  5. Extrait de Le lab de l’Endo, « Quand l’endométriose a-t-elle été découverte ? ». ↩︎
  6. « Selon cette théorie, le corps est constitué des quatre éléments fondamentaux — air, feu, eau et terre — possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l’eau et la terre éteignent le feu, le feu fait évaporer l’eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d’humeur » ; tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet. Les découvertes scientifiques postérieures ont discrédité cette conception pour diverses raisons (méconnaissance du rôle des organes, de la circulation sanguine, de la chimie, etc.). Cette théorie a conduit à la mise en place de diagnostics et de traitements aujourd’hui mis en cause. La saignée, les purgation se et les clystères par exemple, visaient à chasser certaines humeurs ; il est plus probable qu’elles aggravaient l’état du patient. »
    Extrait de « Théorie des humeurs », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org ↩︎
  7. Extrait de « L’endométriose », Santech ↩︎
  8. Extrait de « Histoire de l’endométriose », Endoyellow ↩︎
  9. Hélène Pommier, « Endométriose ; L’accompagnement naturel avec la naturopathie », Éditions Mango, 2022. ↩︎
  10. Extrait de Mona Chollet, « Sorcières. La puissance invaincue des femmes », Éditions La Découverte, 2018. ↩︎
  11. « Dans les théories médicales, l’utérus est un animal sauvage qui guette avec voracité la semence de l’homme. Il se déplace jusqu’à la gorge et, pour le faire redescendre, on fait respirer à la femme hystérique des vapeurs nauséabondes ou bien on la suspend par les pieds. L’appétit sexuel de la femme est insatiable. Seule la copulation avec le diable peut parvenir à satisfaire cette sorcière. De ce commerce avec les démons vont découler les premières menstruations dues à la morsure d’un animal surnaturel. »
    Extrait de Jacqueline Schaeffer, « Le sexe féminin : entre tabou et interdit », https://shs.cairn.info ↩︎
  12. « “Mal de mère” ou “Mal du diable” l’hystérie est utilisée depuis l’Antiquité pour qualifier tantôt des femmes en mal d’enfants (qui ont « l’utérus baladeur ») avides de semence masculine (atteintes de suffocation de matrice) tantôt débordée de semence (nymphomanie et “fureur utérine”). Elle disqualifie tour à tour les femmes du peuple les célibataires les femmes esclaves… et les réduit à d’éternelles malade  par nature possédées et dépossédées de leur corps. Pour autant elle nie leurs véritables douleurs. »
    Extrait de « Les fantômes de l’hystérie – Histoire d’une parole confisquée – Épisode 1/4 : La matrice du mal », France Culture, LSD – La Série Documentaire ↩︎
  13. Extrait de Yaël Bloch, « Soulager la douleur grâce au yoga », Éditions La Plage, 2022. ↩︎

Une réponse à « brève histoire de l’endométriose #01 »

  1. Avatar de Marie-Claude Thi
    Marie-Claude Thi

    merci Aline pour cet article très complet et intéressant 🧐

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